TAIWAN

TAIWAN
TAIWAN

Taiwan, ou Formose (la «Belle», du portugais ilha Formosa ), est une île, aujourd’hui siège de la république de Chine, cependant que la république populaire de Chine la considère comme une partie de son territoire. Elle est séparée de la Chine continentale par un détroit peu profond, large en moyenne de 160 kilomètres (vraisemblablement un fossé tectonique), et est située sur le cercle volcanique et sismique circumpacifique, à mi-distance des Philippines et de l’archipel japonais d’Okinawa.

Taiwan s’est développée progressivement pour passer, en trente ans, d’une économie agricole traditionnelle à une économie de «nouveau pays industriel». Son dynamisme à l’exportation, depuis le début des années 1960, est le symbole de sa croissance économique régulière; l’Occident, agressé autant qu’intrigué, qualifie à tort celle-ci de «miracle économique», alors que ce petit pays industrieux, qui s’ouvre au continent, est dans une phase de reconversion technologique et de restructuration socio-économique délicate.

C’est sa situation insulaire qui a sans
doute valu à cette province chinoise, peuplée de Chinois depuis le XVIIe siècle au moins, d’être séparée à trois reprises de la Chine propre, sous les effets combinés de la dissidence politique et de l’intervention étrangère: au XVIIe siècle, quand Espagnols et Hollandais tentèrent de la coloniser, mais en furent chassés par des légitimistes Ming eux-mêmes séparatistes; de 1895 à 1945, quand le Japon s’en empara par la force et en fit une colonie d’exploitation; depuis 1949, date à laquelle la protection militaire et diplomatique américaine a permis au Guomindang [Kouo-min-tang], alors en pleine débâcle, de se réfugier dans l’île et d’y consolider les débris de son pouvoir.

1. Caractéristiques physiques et humaines

Une nature violente

Taiwan (35 873 km2) est de loin la plus grande des vingt-deux îles de son groupe, qui forment, avec les soixante-quatre îles de l’archipel de Penghu (ou Pescadores, 127 km2), un territoire de 36 000 kilomètres carrés. Elle est très montagneuse: le tiers de l’île a plus de 1 000 mètres d’altitude, et son point culminant (Yushan, 3 997 m) est plus élevé que ceux de la Chine orientale, des Philippines ou du Japon. Les montagnes couvrent la majeure partie orientale de l’île, cependant qu’à l’ouest une grande plaine alluviale succède aux collines du Nord: le relief est donc fortement dissymétrique. Les montagnes centrales, Chungyang Shandi, comprennent une grande chaîne centrale, Chungyang Shanmo, toute proche de la côte orientale. Cette chaîne centrale, à peu près parallèle au littoral, bien que légèrement concave, est, avec ses soixante-deux pics supérieurs à 3 000 mètres, la ligne majeure de partage des eaux. En revanche, à l’ouest, le Chungyang Shanmo est flanqué de trois chaînes d’altitudes moyennes plus modestes: Hsüehshan, la plus élevée, puis Yushan, pratiquement parallèle à Alishan, la plus basse, qui domine la plaine occidentale au sud du principal cours d’eau de l’île, le Choshui hsi (186 km). Les paysages sont d’une remarquable beauté. Les terrains sont les mêmes qu’en Chine du Sud-Est et correspondent au pseudosocle de Manji: terrains primaires et secondaires plissés à plusieurs reprises, notamment au Crétacé (plissements siniens), avec intrusions granitiques et éruptions de rhyolites. Ces terrains ont, en outre, subi des plissements plus récents, oligocènes, complétés par des intrusions pliocènes et des éruptions volcaniques quaternaires. Mais, comme aux Philippines et au Japon, les grandes lignes de relief sont dues à des failles très récentes (pliocènes et quaternaires): escarpement séparant Chungyang Shanmo et Hsüehshan; escarpements encadrant les horsts de Yushan et d’Alishan; vallée de faille active de Taitung (Taitung Rift Valley), où se rencontrent la plaque Philippines (à laquelle appartient une chaîne côtière Haian Shanmo) et la sous-plaque de Chine du Sud. Plus de cent sources chaudes, pour la plupart situées dans les vallées des montagnes centrales, témoignent de ces mouvements tectoniques, qui se manifestent par des milliers de secousses sismiques, parmi lesquelles on dénombre, en moyenne, plus de deux cent soixante tremblements de terre par an: le plus meurtrier fut celui du 21 avril 1935, qui causa la mort de plus de 3 200 personnes et détruisit près de 55 000 maisons.

Le climat, presque tropical au nord et tropical au sud, est plus chaud que celui de la Chine continentale, surtout en hiver, parce que l’île est baignée par le courant du Kuroshio. L’hiver des plaines est doux: de novembre à mars, la moyenne thermique du mois le plus froid est supérieure à 10 0C au nord et supérieure à 20 0C à Hengchun («printemps éternel»), au sud; toutefois, l’alizé de nord-est canalise des décharges d’air polaire qui accentuent les amplitudes diurnes jusqu’à créer des risques de gel, la nuit, sur la côte ouest, et endommager les cultures de pentes, comme le thé et les agrumes, de Taipei à Chiayi. Le Taanhsi, qui coule vers l’ouest entre Miaoli et Taichung, correspond à la limite septentrionale des cultures tropicales. D’avril à octobre, le flux chaud de la mousson tend à égaliser les températures, dont la moyenne, supérieure à 20 0C, atteint 27 0C de juin à août, avec des maximums pouvant dépasser 39 0C. Dans les montagnes, la température décroît régulièrement avec l’altitude: un climat tempéré de montagne fait place à un climat froid d’altitude, avec des chutes de neige assez importantes pour permettre une saison de ski au mont Hohuan (3 416 m), au centre de l’île, en janvier et février. Les pluies sont abondantes (plus de 2 500 mm en moyenne), mais la dissymétrie du relief se traduit par une dissymétrie dans la répartition des précipitations: la côte est, où les typhons se heurtent au Chungyang Shanmo, reçoit, en moyenne, 2 500 millimètres de pluie, tandis que certains points de la côte ouest n’en reçoivent guère que 1 200 millimètres. Sur les hauts sommets, les maximums dépassent 8 000 millimètres, alors que Penghu reçoit à peine 1 000 millimètres de pluie. 80 p. 100 des pluies tombent en période de mousson, d’avril à octobre; sous forme de «pluies des prunes» (meiyu ), de la mi-mai à la mi-juin, d’orages de fin d’après-midi et, occasionnellement, de fortes pluies de typhons.

L’extrême nord de l’île, abrité par les Chungyang Shandi, reçoit toutefois ses principales pluies d’octobre à mars, pluies fines et durables, au sein d’un fort alizé de nord-est: le Sud-Ouest connaît alors une relative sécheresse qui rend l’irrigation indispensable. Comme les Philippines, le Japon et les côtes chinoises, Taiwan est dévastée presque chaque année par trois ou quatre typhons, responsables des plus grandes inégalités dans la répartition des pluies. Le nombre et les conséquences des typhons varient beaucoup d’une année à l’autre. S’ils ont fait plus de cent morts et deux cents blessés en moyenne annuelle depuis quatre-vingt dix ans, ils font moins de victimes, mais causent des pertes matérielles beaucoup plus lourdes. Leur fréquence est maximale en août, juillet puis septembre: celui du 7 août 1959 donna lieu à une inondation d’une puissance exceptionnelle qui fit plus de mille morts, détruisit plus de quarante-six mille maisons et rendit indispensable le remembrement de plusieurs centaines de milliers d’hectares sur la côte ouest.

Une des plus fortes densités du monde

La population aborigène de Taiwan est encore représentée par 351 000 autochtones appartenant à neuf tribus (Ami, les plus nombreux; Atayal, Bunun, Saisiyat, Tsou, Puyuma, Rukai, Paiwan; Yami, les moins nombreux, pêcheurs de l’île de Lanyu): ces tribus, sans doute protomalaises, restées longtemps primitives dans les régions les plus reculées qui leur sont réservées (montagnes, Lanyu), s’intègrent de plus en plus à la population. La très grande majorité de la population est chinoise, émigrée surtout du Guangdong et du Fujian; les premiers Chinois apparurent avant le XIIe siècle; la colonisation chinoise s’accentua de 1661 à 1895, pendant la période où l’île fut rattachée à l’Empire. La période japonaise vit arriver, en grand nombre, administrateurs, techniciens et colons, mais, si l’empreinte japonaise est demeurée importante, les Japonais eux-mêmes furent rapatriés en 1945. C’est à partir de cette époque, et jusqu’en 1950, que l’île reçut l’armée et nombre de membres du Guomindang, de sorte qu’une part de la population descend de ce million de réfugiés. Les Hakkas représentent 15 p. 100 de la population; mais, mis à part le pékinois qui est la «langue nationale» (guoyu), le minnanhua, dialecte du sud du Fujian, est le plus répandu. La moitié de la population pratique une religion. Les rites bouddhistes (45 p. 100 de pratiquants) et taoïstes (33 p. 100) dominent, associés à l’idéal social confucéen. Il y a également plus de 700 000 chrétiens, dont plus de la moitié sont des protestants, et 50 000 musulmans.

Taiwan a plus de 21 millions d’habitants, avec une majorité d’hommes (11 millions, en 1995), soit une des densités les plus élevés du monde: 590 habitants au kilomètre carré, plus de deux fois supérieure à celle de la province du Fujian qui lui fait face. Cette population est très inégalement répartie: les montagnes, refuge traditionnel des autochtones, sont très peu peuplées, souvent vides; le littoral pacifique n’a qu’un peuplement ponctuel peu important au total (districts de Taitung et Hualien: environ 80 hab./km2); en revanche, la plaine occidentale est peuplée de façon extrêmement dense (1 200 hab./km2 dans le district de Changhua). L’accroissement a été particulièrement rapide, puisque l’on ne comptait que 3 millions d’habitants en 1905: la dernière vague d’immigration en est beaucoup moins responsable que l’accroissement naturel qui, de 1920 à 1940, aurait été le plus fort du monde (2,4 p. 100 par an, en moyenne). Grâce au succès de la planification, la natalité a aujourd’hui nettement baissé (de 41,4 p. 1 000 en 1957, elle est tombée à moins de 30 p. 1 000 en 1967 et à 16 p. 1 000 en 1993), mais la mortalité est exceptionnellement faible (5 p. 1 000 en 1993), par suite de la jeunesse de la population, des remarquables progrès de l’hygiène dès l’époque japonaise et de l’éradication des grandes endémies, après la Seconde Guerre mondiale, qui a allongé l’espérance de vie de seize années entre 1951 et 1977, la portant, en 1993, à soixante-douze ans pour les hommes et à soixante-dix-sept ans pour les femmes; le paludisme a été vaincu dès 1965 (alors qu’il y avait 1,2 million d’impaludés en 1952, sur 8,1 millions d’habitants), de sorte que la progression démographique continue, atténuée (33 p. 1 000 en 1957, 10 p. 1 000 en 1993).

2. Chinois et Occidentaux

Le peuplement chinois

Connue des Chinois depuis des siècles, Taiwan n’avait longtemps été fréquentée que par des pirates, des contrebandiers du sel, des pêcheurs, des marchands. En effet, le jeu alterné des moussons en faisait un relais commode, en direction soit du Japon, soit du Sud-Est asiatique, soit de la côte chinoise du Fujian. Ces aventuriers chinois se heurtaient à l’hostilité des aborigènes (Atayat, Saisiat, Bunun, Tsou, Tukai et Ami), venus de Malaisie ou d’Indochine en des temps anciens.

Au XVIIe siècle, alors que commençait l’émigration massive de paysans chinois venus s’installer sur les meilleures terres à riz des plaines, arrivèrent les Portugais, les Espagnols, les Hollandais. Un moment implantés dans l’archipel voisin des Pescadores («les pêcheurs»), les Portugais s’effacèrent vite. La rivalité entre Espagnols et Hollandais fut plus sévère, marquée par plusieurs guerres. Les Espagnols ne se maintinrent dans le nord de l’île que de 1626 à 1642. Les Hollandais, qui avaient bâti en 1624 dans le sud de l’île la grosse forteresse de Zeelandia, consolidèrent peu à peu leur pouvoir; ils tinrent tête aux expéditions des tribus aborigènes, repoussèrent des attaques japonaises, conclurent un accord avec le gouvernement chinois qui tolérait leur présence. Ils encouragèrent la venue de paysans chinois, tirant de gros profits du commerce du sucre, de l’indigo, du poisson séché. Mais cette première période coloniale de l’histoire de Taiwan se termine avec l’arrivée en 1661 de la flotte de Zheng Chenggong, un chef nationaliste resté fidèle à la dynastie déchue des Ming. Il vint s’y installer avec ses partisans, pour continuer la lutte contre les Mandchous devenus maîtres du reste de la Chine.

Zheng Chenggong (appelé Koxinga par les Occidentaux) était un pirate-marchand qui menait depuis quinze ans (les Ming avaient perdu Pékin en 1644) une guérilla navale très efficace contre les Mandchous, sur les côtes de Chine du Sud. Son mouvement de dissidence politique n’était pas seulement fondé sur le protonationalisme (sous la forme du loyalisme pro-Ming), mais aussi sur les aspirations d’un capitalisme mercantile que les rigueurs de la bureaucratie économique d’État poussaient vers les voies les plus illégales. Ces deux aspects – lutte contre la dynastie étrangère et lutte contre les monopoles économiques par la piraterie – se trouvaient confondus dans son appartenance à la Triade, la grande organisation antimandchoue de Chine du Sud; Taiwan, de par sa situation insulaire, fournissait un cadre géopolitique très adapté à ce double objectif.

Ayant échoué dans une attaque contre Nankin en 1658-1659, Koxinga se replie en 1661 sur Taiwan et en chasse les Hollandais par de vigoureuses offensives. L’île devient une principauté autonome, dirigée après la mort de Koxinga (1662) par son fils. Des dizaines de milliers de partisans des Ming quittent les régions côtières de la Chine du Sud, malgré les interdictions officielles ; ils contribuèrent au développement économique de Taiwan: pêche, culture du riz, de la canne à sucre et de la patate; le commerce de Taiwan avec le Japon, le Vietnam, le Cambodge, le Siam, les Philippines était prospère. Les Mandchous ne réussirent à reprendre le contrôle de l’île qu’en 1683.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, le développement de Taiwan se poursuit. L’émigration paysanne chinoise continue, depuis les plaines côtières surpeuplées du Fujian et du Guangdong. Mais cette émigration entraîne de fréquents heurts avec les aborigènes, qui résistent.

Chez ces émigrés chinois venus de Chine du Sud, les sociétés secrètes étaient aussi influentes que dans leurs districts d’origine. Les révoltes contre les fonctionnaires mandchous étaient fréquentes. Le proverbe disait: «Tous les trois ans, une révolte mineure; tous les cinq ans, une révolte majeure.» Mais, en 1780, la Triade organisa dans l’île de Taiwan une révolte beaucoup plus importante. Les sociétés secrètes étaient également liées étroitement aux groupes de pirates, auxquels les anfractuosités des côtes de l’île assuraient l’impunité en leur fournissant des abris presque inexpugnables.

Menaces ultérieures et modernisation

Taiwan attira très vite les convoitises des Occidentaux; dès la première guerre de l’opium, les troupes anglaises avaient attaqué l’île. Après la seconde guerre de l’opium, les Occidentaux imposèrent en 1860 l’«ouverture» des ports de Tamsui (Danshui), Keelung (Jilong), Anping et Takao (Gaoxiong). La «politique de la canonnière», par laquelle les Occidentaux cherchaient à rendre docile la Chine, fut particulièrement active à Taiwan: en 1869, les Britanniques bombardèrent Anping; la même année, les États-Unis dirigèrent une expédition punitive contre une tribu de l’intérieur.

En 1874, la menace se fit plus pressante et vint cette fois du Japon. Les milieux expansionnistes de T 拏ky 拏 prirent prétexte de la mort de pêcheurs des îles Ry ky , région traditionnellement tributaire de la Chine, mais sur laquelle le Japon prétendait établir sa suzeraineté. Ces pêcheurs avaient été tués au cours de batailles contre les aborigènes de Taiwan. Une expédition japonaise attaqua Jilong, le grand port de Taiwan. Devant la résistance chinoise, le Japon recula, mais contraignit la Chine à accepter le paiement d’une indemnité, bien qu’elle ait été la victime de l’agression.

Il en fut de même en 1884-1885, cette fois du côté de la France. Quand la Chine décida de se porter au secours du Vietnam attaqué par la France, la marine française attaqua et bombarda les ports de Jilong et de Danshui, et décréta le blocus de Taiwan; le riz était déclaré contrebande de guerre. Jilong, un moment occupé par les Français, ne fut évacué qu’après la défaite complète de la Chine.

La résistance chinoise avait été dirigée par Liu Mingchuan (1836-1896), le gouverneur du Fujian. Envoyé dans l’île de toute urgence, il avait défendu Taipeh (Taibei) contre le corps de débarquement français. En 1887, il fut nommé gouverneur de Taiwan, devenue province de plein droit (l’île, comme les Pescadores, dépendait jusque-là du Fujian). Il fonda un arsenal et une poudrerie, installa des batteries d’artillerie autour des cinq principaux ports, renforça la marine de guerre. Il établit un nouveau cadastre, réorganisa les impôts et créa des bureaux d’État qui contrôlaient la production de camphre, de soufre, de sel, d’or et de charbon. Il modernisa la capitale provinciale, Taipeh, faisant paver les rues et faisant éclairer celles-ci à l’électricité. Il construisit le premier chemin de fer, créa un système moderne de postes et télégraphes, réunit l’île à la côte du Fujian par un câble sous-marin. Il développa le commerce d’exportation du thé et créa sous patronage officiel une compagnie de navigation à vapeur desservant Taiwan, la Chine propre, l’Inde, les mers du Sud. Il avait aussi créé à Taipeh des écoles modernes où l’on étudiait l’anglais, et le matériel nécessaire à tout ce programme d’équipement provenait d’Angleterre. Mais ce soldat de fortune, gagné à la modernisation, avait de nombreux ennemis à la cour; disgrâcié en 1891 sous la pression des ultraconservateurs, il quitta son poste.

Quand, en avril 1895, le Japon imposa à la Chine le traité de Shimonoseki, il se fit céder Taiwan ainsi que l’archipel voisin des Penghu (Pescadores). Mais la population chinoise de l’île se révolta contre cette cession, au sujet de laquelle on ne l’avait même pas consultée. La gentry locale, à laquelle s’était rallié le gouverneur Tang Jingsong, tenta d’offrir à l’Angleterre, qui refusa, le protectorat de l’île; la France, pressentie à son tour, refusa aussi. Taiwan fut alors proclamée république indépendante, deux ans avant les Philippines, seize ans avant la Chine propre. Le gouverneur Tang accepta la présidence, une nouvelle bureaucratie patriote fut mise en place et un Parlement convoqué. La vraie tête du mouvement de résistance était Liu Yongfu (1837-1917), ancien chef de bandits, ancien commandant du corps des Pavillons noirs, que la Chine avait envoyé défendre le Vietnam en 1883-1885 contre l’agression française.

Les troupes japonaises débarquèrent au début de juin 1895, une semaine après la proclamation de la république. Celle-ci s’effondra immédiatement dans le nord de l’île. Mais, au sud, la résistance continua jusqu’en octobre sous la direction de Liu Yongfu.

3. Une colonie japonaise

Taiwan passait sous la domination coloniale du Japon et devait y rester cinquante années. Pendant toute cette période, les rapports entre la colonie et la métropole s’organisèrent selon le modèle colonial le plus classique: subordination étroite de l’économie, contrôle politique, oppression culturelle. Ces rapports furent mis en place sous le proconsulat de Goto (1898-1906), qui est le contemporain de Doumer en Indochine et de Curzon aux Indes britanniques; il organisa le pouvoir colonial japonais à Taiwan selon les mêmes principes.

Le Japon transforme Taiwan en producteur des denrées dont il a directement besoin: le sucre (la production passe de 45 000 t en 1902 à 498 000 t en 1925), le riz, dont la production quintuple, la patate douce, la banane. La moitié du riz, les trois quarts des bananes partaient pour le Japon. Mais le thé, qui concurrençait le thé japonais et qui était jusqu’en 1895 une exportation renommée de l’île, décline brusquement. Entre 1897 et 1935, le commerce de Taiwan avec la métropole augmente plus de cent fois (de 5 millions à 532 millions de yen), tandis que les échanges avec les pays étrangers ne font que tripler (de 25 millions à 81 millions de yen).

Goto développe en effet l’infrastructure ferroviaire, routière et portuaire, pour permettre à la fois le drainage vers le Japon des produits de l’île et la distribution des produits fabriqués japonais. Il n’existe en revanche aucune industrie, sinon les sucreries nécessaires pour exporter le produit sous une forme plus maniable. La Banque de Taiwan, liée aux gros monopoles japonais (Mitsui, Mitsubishi), contrôlait l’agriculture, le commerce, la monnaie, et fut de 1910 à 1930 un des principaux instruments de la pénétration impérialiste japonaise en Chine du Sud.

Sur le plan politique, le contrôle japonais est aussi strict. La «loi 63», promulguée dès 1896, donnait au gouverneur général japonais le pouvoir exécutif et législatif intégral. Goto, en 1902, avait solidement réorganisé la police. Celle-ci contrôlait les recensements, les changements de domicile, les naissances et les décès; un système de responsabilité collective, analogue au vieux baojia patriarcal de la Chine ancienne, fut introduit, à peu près au moment où en Chine propre Chiang Kai-shek (Tchiang Kai-chek) le réintroduisait pour tenter de placer la population sous l’autorité répressive du Guomindang. Goto réorganisa aussi le cadastre, dans le but de faire rendre davantage à la machine fiscale, fondée essentiellement sur l’impôt foncier. Les grosses firmes japonaises ne payaient pratiquement pas d’impôt.

Les efforts faits dans le domaine médical (contre les épidémies et la consommation de l’opium) contribuèrent à l’expansion démographique: il y avait deux millions et demi d’habitants en 1893 et cinq millions en 1935 (auxquels s’ajoutaient 270 000 Japonais).

Aussi rigoureux était le barrage éducatif et culturel. En 1935, la totalité des enfants japonais de Taiwan était scolarisée, mais seulement la moitié des garçons chinois et un quart des filles chinoises. Des quotas sévères limitaient l’accès des Chinois à l’enseignement secondaire et surtout supérieur. L’université impériale de T 拏ky 拏 ne fut ouverte aux étudiants de Taiwan qu’en 1928, les mariages mixtes ne furent autorisés qu’en 1932. Avec la Seconde Guerre mondiale et l’encerclement de l’Empire japonais par les Alliés, cette politique coloniale répressive et ségrégationniste fut tardivement abandonnée pour une politique d’assimilation: trois Taiwanais furent admis à la Chambre des pairs de T 拏ky 拏 en 1939, les programmes de radio furent diffusés dans la seule langue japonaise; en 1942, tous les Taiwanais furent autorisés à prendre des noms japonais; en 1945, le suffrage universel fut instauré dans l’île. Mais la capitulation japonaise du mois d’août était déjà toute proche.

La domination coloniale japonaise se heurta à une résistance intermittente mais réelle. Avec les aborigènes, elle prit la forme d’une lutte armée. En 1912, près d’un millier de Japonais avaient déjà été tués dans les zones montagneuses du centre. Le dernier grand soulèvement des aborigènes eut lieu en 1930, pour protester contre les corvées, le despotisme des fonctionnaires japonais, les discriminations en matière de salaires. À l’appel d’un chef tribal, 145 Japonais furent tués par surprise. Le soulèvement dura un mois.

Parmi la population chinoise, la résistance prit surtout la forme de l’agitation politique. Dès 1914 fut fondée à Taiwan une Association pour les libertés civiles et les droits du peuple. En 1918, alors que se développait en Chine la fermentation politique qui devait aboutir en 1919 au Mouvement du 4 mai, un groupe d’étudiants de Taiwan établis à T 拏ky 拏 formèrent une Alliance pour l’abolition de la loi 63. Ils publièrent une revue appelée La Jeunesse de Taiwan . 178 notables de Taiwan signèrent en 1921 une pétition adressée à la Diète impériale de T 拏ky 拏, demandant la création d’une Diète de Taiwan. Mais les leaders du mouvement furent arrêtés et emprisonnés. Pourtant, de telles pétitions se succédèrent année après année. La neuvième, adressée en 1928, fut signée par plus de deux mille personnes.

Vers la même époque fut formée une Association culturelle de Taiwan, où l’influence marxiste était forte. Les éléments marxistes étaient également très actifs dans le monde paysan, et, en 1928 et 1929, un mouvement paysan militant inquiéta le gouvernement général, qui le réprima brutalement. De leur côté, les nationalistes non marxistes créèrent en 1927 un Parti du peuple de Taiwan, qui exerça un moment une certaine influence parmi les syndicats qui commençaient alors à se développer; mais les autorités l’interdirent en 1935. Pendant la Seconde Guerre mondiale, toute activité politique hostile au Japon était totalement impossible dans l’île.

4. La république de Chine

Le statut international

Décidée à l’occasion des conférences internationales du Caire (1943) et de Potsdam (1945), la restitution de Taiwan à la Chine devint effective en août 1945, immédiatement après la capitulation japonaise. Les forces aéronavales américaines permirent aux troupes du Guomindang de débarquer immé diatement dans l’île, d’obtenir la reddition de la garnison japonaise et de réoccuper Taiwan.

Mais le pouvoir du Guomindang était aussi précaire à Taiwan que dans le reste du pays. Les étudiants de Taiwan participèrent à la grève générale des étudiants chinois de décembre 1946, pour protester contre le viol d’une étudiante de Pékin par un soldat américain. Le 28 février 1947, une révolte contre le Guomindang, dirigée par des éléments du centre démocratique et soutenue par les communistes, éclata à Taiwan; du 8 au 16 mars, plus de dix mille opposants furent tués par la police et l’armée du Guomindang.

L’autorité de Chiang Kai-shek n’était pas bien établie à Taiwan quand, en 1949, les communistes parvinrent au pouvoir. Acculé à la défaite, Chiang décida de se réfugier sur l’île, avec l’aide militaire et l’appui politico-financier des Américains. En juin 1950, alors qu’une offensive communiste contre Taiwan semblait imminente, éclatait la guerre de Corée, fournissant aux États-Unis l’occasion de renforcer leur contrôle sur Taiwan.

Le 27 juin 1950, un executive order du président Truman décidait que l’avenir de Taiwan ne pouvait être décidé qu’une fois la paix revenue et que l’île était provisoirement «neutralisée». La VIIe flotte américaine, en conséquence, prenait position dans le détroit de Formose. Mais Washington abandonna vite cette solution d’attente. Une mission militaire américaine arriva dans l’île dès mai 1951. En 1953, le principe de neutralisation posé en 1950 par Truman fut officiellement abandonné par Eisenhower, qui annonçait que les nationalistes chinois de Taiwan étaient «lâchés», laissés libres d’attaquer la Chine populaire. En 1954, après la fin des guerres de Corée et d’Indochine, les États-Unis signaient des traités militaires avec Syngman Rhee, le président sud-coréen, d’une part, Chiang Kai-shek de l’autre, garantissant leur pouvoir et leur accordant leur plein appui militaire, diplomatique et financier.

Taiwan était donc complètement intégrée au système géopolitique américain d’encerclement de la Chine populaire en Asie orientale, système fondé sur une chaîne de régimes autoritaires, impopulaires, largement subventionnés de l’extérieur: Corée du Sud, Philippines, Vietnam du Sud, Thaïlande et Taiwan.

Sur le plan diplomatique international, ce statut nouveau de Taiwan eut d’importantes conséquences pour le fonctionnement de l’Organisation des Nations unies. Dès la fondation de celle-ci, en effet, la Chine détenait un siège permanent au Conseil de sécurité, assorti du droit de veto. En 1950 (et jusqu’en 1971), la majorité proaméricaine de l’O.N.U. reconnut le gouvernement du Guomindang réfugié à Taiwan comme titulaire de ce siège, refusant du même coup l’accès de l’O.N.U. à la Chine populaire.

Taiwan se trouva ainsi constituer une sorte de test pour la politique extérieure d’un gouvernement, tant en ce qui concerne le vote à l’O.N.U. sur la question du titulaire du siège chinois qu’en ce qui concerne les relations bilatérales entre États. Pendant toute cette période, la décision d’entretenir des relations diplomatiques avec Taiwan plutôt qu’avec Pékin était un signe sûr de l’orientation proaméricaine d’un gouvernement. Mis à part le cas des régimes autoritaires d’Extrême-Orient déjà mentionnés plus haut, qui étaient unis à Taiwan par une solidarité naturelle, la compétition entre Taiwan et Pékin fut particulièrement vive dans trois régions: l’Europe occidentale, l’Afrique noire et le Moyen-Orient. En Europe occidentale, alors que la Grande-Bretagne et les pays du Nord-Ouest traditionnellement liés à elle (pays scandinaves, Pays-Bas, Suisse) préférèrent reconnaître Pékin dès 1950 et rompirent avec Taiwan, les autres pays «atlantiques» décidèrent de choisir Taiwan. En Afrique noire, où de très nombreux territoires coloniaux grands et petits accédèrent à l’indépendance à partir de 1960, les choix s’opérèrent en fonction de l’orientation intérieure des nouveaux régimes et de leur degré d’allégeance envers les États-Unis. En 1968, vingt et un nouveaux États africains avaient choisi Taiwan, ce qui était un facteur important de la majorité proaméricaine apparue à l’O.N.U. sur la question chinoise; aux relations diplomatiques s’ajoutait dans cette région l’assistance technique, notamment pour la riziculture. Enfin, au Moyen-Orient, Israël maintint des relations étroites avec Taiwan, alors que les gouvernements arabes même autoritaires penchaient plutôt vers Pékin.

Le statut politique international de Taiwan, fondé sur l’anticommunisme militant et l’alignement sur les États-Unis, impliquait aussi un état d’agressivité permanente envers la Chine de Pékin. Alors que celle-ci maintenait le principe de la «libération pacifique de Taiwan», impliquant la renonciation à toute tentative de reconquête militaire, Chiang Kai-shek annonçait chaque année comme imminente la contre-attaque contre les «bandits rouges» (hong fei ); en attendant celle-ci, les autorités de Taiwan, avec l’appui des services américains, organisaient des raids de commandos contre les zones côtières du Fujian, des parachutages d’agents, des lâchages de tracts, des vols d’avions espions, des opérations de subversion diverses; celles-ci s’appuyaient notamment sur les débris des anciens réseaux du Guomindang, sur ce qui restait des sociétés secrètes, parfois sur certains éléments catholiques. Les services de sécurité politique du gouvernement populaire chinois ont vécu constamment en alerte depuis 1949.

À deux reprises, cet état de tension permanente a abouti à une crise ouverte dans le détroit de Formose. En 1955, les troupes communistes tentèrent de réoccuper deux îlots, Quemoy (Jinmendao) et Matsu (Mazudao), qui ne se trouvent qu’à quelques kilomètres de la côte du Fujian et que les nationalistes avaient conservés en 1949. La crise s’apaisa, à la faveur des espoirs de détente suscités par la conférence de Bandung. En 1958, les communistes commencèrent à bombarder sévèrement les deux îlots, qui servaient de base de départ aux opérations du Guomindang vers le Fujian. Les États-Unis envoyèrent d’importants renforts militaires et la tension monta pendant plusieurs mois. Une sorte d’armistice de facto s’instaura en novembre, laissant les îlots sous le contrôle du Guomindang, mais mettant en évidence l’incapacité de ce dernier à passer effectivement à l’attaque de la république populaire de Chine.

Devant ces contradictions, certains milieux américains, mais aussi japonais et ouest-européens, échafaudèrent dans les années 1955-1965 la théorie dite des «deux Chines»: reconnaître simultanément Pékin et Taiwan, et leur assurer à chacune un siège à l’O.N.U. Mais ni Pékin ni Taiwan, qui affirmaient tous deux leur représentativité totale et leur légitimité comme gouvernement de toute la Chine, n’acceptaient cette solution dualiste.

À partir des années soixante, le statut international de Taiwan, issu de la crise de 1950, se trouva progressivement remis en question, de même que se trouva progressivement abandonnée la théorie des deux Chines.

Du fait de la rupture sino-soviétique, du fait aussi du relâchement partiel des liens entre les États-Unis et plusieurs pays d’Occident, un certain nombre de ceux-ci reconnurent l’un après l’autre Pékin, rompant de ce fait leurs relations avec Taiwan: la France en 1962, puis le Canada, l’Italie, etc. Cette évolution modifia le rapport des forces à l’O.N.U. et, en 1971, la majorité se prononça pour l’octroi du siège chinois à Pékin, donc l’expulsion de Taiwan. Ce réalignement des forces politiques aboutit même à une conséquence inattendue, mais logique: l’amorce d’un rapprochement entre Taiwan et l’Union soviétique; des ouvertures furent faites de part et d’autre, des propos favorables échangés.

La situation politique

Sur le plan politique, Taiwan se présente depuis 1950 comme une société dominée par des émigrés (au sens politique et conservateur du terme), marquée de nombreuses survivances archaïques et gouvernée de façon autoritaire.

Quand Chiang Kai-shek et son état-major politique et militaire vinrent s’installer en 1949 à Taiwan, ils y transplantèrent mécaniquement et artificiellement tous les rouages du «gouvernement nationaliste» de Nankin et tous les principes sur lesquels était fondé le pouvoir du Guomindang. On continue donc, à Taiwan, à révérer Sun Yat-sen, à compter les années selon le calendrier républicain de 1912, à nommer les titulaires des cinq yuan correspondant aux «cinq pouvoirs» de Sun Yat-sen (législatif, exécutif, judiciaire, de contrôle, d’examen), à étudier en tant que doctrine officielle les œuvres de Sun et ses «trois principes du peuple», les écrits de Chiang Kai-shek, combinés à des survivances néoconfucéennes traditionalistes et autoritaires. En novembre 1966, ce passéisme politico-culturel s’exprima dans un mouvement de «rénovation culturelle», destiné ouvertement à contrebattre à l’étranger le rayonnement de la «révolution culturelle» de Pékin. Cette rénovation culturelle reprenait, au travers des écrits de Chiang, les thèmes néoconfucéens déjà présents dans le mouvement Vie nouvelle, que le leader du Guomindang avait lancé en 1934.

5. De l’isolement international à la reprise de liens informels

Taiwan se trouve en décembre 1978 dans la situation internationale la plus difficile de son histoire depuis 1949: le président Jimmy Carter annonce la reprise des relations diplomatiques avec la Chine populaire, ce qui entraîne le retrait de l’ambassade américaine à Taiwan. La fin de l’appui américain exclusif, bien qu’elle eût été largement anticipée par le rapprochement sino-américain depuis 1972, consacre la quasi-disparition de Taiwan des relations diplomatiques internationales. En 1988, il ne reste plus que quelques petits États du Pacifique, d’Amérique latine, l’Afrique du Sud, la Corée du Sud et l’Arabie Saoudite pour maintenir celles-ci avec Taipei. La Chine populaire, déjà présente à l’O.N.U., va entrer dans tous les grands organismes internationaux, du F.M.I. à la Banque mondiale, obligeant ainsi Taiwan à s’en retirer au nom de l’unicité de la nation chinoise.

Pourtant, cette débâcle diplomatique va se muer petit à petit en une situation plus nuancée. L’évolution des relations avec les États-Unis est éloquente. Dès décembre 1978, Jimmy Carter a indiqué qu’il subsistait un désaccord avec la Chine concernant les livraisons futures d’armes américaines à Taiwan. Au Congrès, les partisans de Taiwan imposent le Taiwan Relations Act qui institue une fiction promise à un bel avenir: sous couvert d’associations privées, les États-Unis resteront parfaitement représentés à Taiwan, de même que bientôt le Japon et d’autres nations occidentales. La campagne électorale de Ronald Reagan, très influencé par les thèses protaiwanaises, est marquée de déclarations imprudentes contre l’accord signé avec Pékin, mais consacre aussi la poursuite de livraisons d’armes à Taiwan. Celles-ci ne ralentiront, après d’innombrables pressions chinoises, qu’à partir de 1983; encore les transferts de technologie et l’effort de recherche et développement militaire taiwanais sont-ils alors en mesure de combler cette diminution. En 1988, outre des rumeurs renouvelées concernant la mise au point de l’arme nucléaire, Taiwan se trouve en possession d’un missile sol-sol de 1 000 kilomètres de portée, par exemple, qui constitue sans doute une assurance contre une solution par la force du problème taiwanais.

Mais, surtout, le dynamisme économique de l’économie taiwanaise assure le maintien de l’île dans les courants internationaux. D’environ 1 500 dollars par habitant en 1978, le P.N.B. taiwanais atteint 5 000 dollars en 1987, dépassant par exemple la Grèce, le Portugal et l’Irlande. Taiwan est devenu le plus grand exportateur mondial par habitant, le deuxième détenteur mondial de réserves en devises (plus de 75 milliards de dollars à la fin de l’année 1987). Loin de décliner, les relations avec les États-Unis se sont intensifiées, l’île étant responsable à elle seule de près de 19 milliards de dollars du déficit commercial américain en 1987. Pour une part, cette évolution est due aux préoccupations stratégiques: si Taiwan est aujourd’hui le plus fidèle acheteur mondial de bons du Trésor américain, acceptant ainsi, entre 1985 et 1988, de voir son capital dévalué de près de 30 p. 100, si les autorités monétaires taiwanaises ont poursuivi une politique très conservatrice, minimisant l’inflation, accumulant des réserves stérilisées et acceptant une très forte réévaluation de leur monnaie, c’est non seulement pour forger un capitalisme national puissant, mais aussi pour rendre Taiwan indispensable aux financiers internationaux.

Aussi le courant semble-t-il s’inverser en 1988. Pour la première fois, Taiwan obtient de rester dans un organisme international, la Banque asiatique de développement, quand la Chine populaire y entre en 1988. Des manœuvres similaires se déroulent autour du G.A.T.T., et Taiwan est étroitement associé à des organismes tels que le P.E.C.C. (Pacific Economic Cooperation Committee), auquel participent en 1988 la Chine et l’Union soviétique.

Parallèlement, les échanges informels concernent aussi les pays communistes, à commencer par la Chine. Avec celle-ci, le gouvernement du Guomindang maintient en principe la politique des «trois refus» (ne pas négocier, ne pas commercer, ne pas voyager), mais a accepté en pratique l’essor des échanges: ils atteignent 2 milliards de dollars en 1987 et se font de plus en plus directement à travers le détroit de Formose, tandis que les investisseurs taiwanais partent à l’assaut du continent. En 1987, un tiers des industriels de la chaussure taiwanaise (l’île exporte près d’un milliard de paires de chaussures par an) ont visité la Chine, afin de prospecter des sites d’usine. En octobre 1987, Taiwan met fin à l’interdiction de voyage, au nom du rapprochement des familles. Les «compatriotes de Taiwan», bienvenus en Chine, succèdent aux Chinois de Hong Kong et Macao, qui avaient été les premiers à revenir en Chine. Avec les pays de l’Est, Taiwan effectue également une percée commerciale, donnant lieu à des visites de délégations inusitées: la délégation commerciale hongroise, par exemple.

L’essentiel continue pourtant à résider dans l’attitude future de la Chine populaire. Celle-ci prône, depuis 1984, l’application à Taiwan de la formule «un pays, deux systèmes» forgée pour Hong Kong et ne renonce pas en principe à son droit d’utiliser la force. Les contacts sont amorcés: à l’occasion du détournement d’un Boeing-747 taiwanais en 1986, puis entre les Croix-Rouge des deux protagonistes depuis 1987, pour assurer les rapprochements de famille. À Taiwan, l’opposition politique dénonce ouvertement, en juin 1988, la tenue de pourparlers secrets entre le Guomindang et le Parti communiste chinois, accréditant ainsi leur existence.

Rapprochement et compétition se poursuivent ainsi simultanément. La vente par la Chine de missiles à portée intermédiaire à l’Arabie Saoudite en 1988, outre ses aspects commerciaux, vise aussi à parachever l’isolement diplomatique formel de Taiwan. Inéluctablement, Taiwan se trouve entraîné dans des rapports nombreux avec une Chine qui fait, elle aussi, preuve d’un grand dynamisme économique.

6. Les prémices de la démocratisation

Taiwan vit depuis 1949, sur le plan des institutions politiques, dans le mythe de la réunification du continent sous l’égide de la république de Chine. Le Guomindang, vaincu de la guerre civile, y a appliqué depuis 1948 la loi martiale, dont un des effets est l’interdiction des autres partis politiques et des manifestations. Les législateurs élus lors de la défaite pour «représenter», dans l’exil, leur province de Chine sont restés en place de façon ininterrompue.

Pourtant, la libéralisation qui s’engageait depuis le début des années 1970 a franchi des étapes décisives. Depuis 1969, des élections complémentaires permettaient, tous les trois ans, de choisir des représentants pour la «province» de Taiwan, c’est-à-dire pour la population de l’île. Le mouvement des dangwai , candidats «hors parti», a souffert de la reconnaissance de la Chine populaire par les États-Unis: elle a été en effet le prétexte utilisé par le gouvernement pour annuler les élections prévues à cette date. L’interdiction de la revue Formose et le procès qui suivit les manifestations de protestation marquèrent l’apogée de la confrontation avec le gouvernement.

Depuis lors, le président Chiang Ching-kuo (fils et successeur de Chiang Kai-shek), poussé il est vrai par les progrès de l’électorat d’opposition et par les pressions américaines, a franchi les étapes d’une libéralisation prudente: jusqu’en 1986, celle-ci a concerné les libertés d’expression et le droit d’organisation officieux plutôt qu’une refonte du système politique. Certains incidents ont plutôt servi à affirmer cette tendance. Ainsi en fut-il de l’assassinat aux États-Unis de Henry Liu, auteur d’une biographie critique de Chiang Ching-kuo: sous la pression américaine, des responsables des services secrets taiwanais furent jugés et condamnés; parallèlement, Chiang Ching-kuo se voyait contraint d’écarter ses fils de la succession politique.

C’est à partir de 1986 que surviennent les événements décisifs de la démocratisation. La chute du régime de Ferdinand Marcos aux Philippines, les grandes manifestations coréennes et même l’atmosphère de dégel en Chine populaire encouragent intellectuels et jeunes Taiwanais. Avec la levée des restrictions concernant les voyages à l’étranger et l’enrichissement des classes moyennes, Taiwan est devenue une société informée et partiellement internationalisée. Sans doute la volonté de Chiang Ching-kuo de construire lui-même la transition politique a-t-elle joué: l’homme qui avait été le chef de la police de son père a joué un rôle constamment réformateur dans ses dernières années, appuyé sur Lee Huan, secrétaire général du Guomindang, et Lee Teng-hui, vice-président de la République et Taiwanais de souche. À partir de mars 1986, c’est Chiang Ching-kuo qui a annoncé au Guomindang le passage à des institutions démocratiques; en septembre 1986, les opposants fondent le Parti démocrate progressiste P.D.P., sans encourir les foudres des autorités. La levée de la loi martiale, annoncée dès octobre 1986, est effective en juillet 1987; toutefois, une loi de sécurité nationale interdit de prôner le séparatisme taiwanais et laisse aux autorités le contrôle des voyages hors de l’île.

Le rythme de la libéralisation s’accélère alors, bien que les élections provinciales ne donnent pas plus d’un tiers des voix à l’opposition: celle-ci ne peut être représentée dans toutes les circonscriptions. Le P.D.P. est divisé entre une faction modérée, dirigée essentiellement par le vétéran Kang Ning-hsiang, et des Jeunes-Turcs plus favorables à l’affrontement et à l’indépendance. Mais le Guomindang est, lui aussi, traversé de courants, la vieille garde conservatrice regroupée autour du Premier ministre Yu Kuo-hua s’opposant aux réformateurs, Lee Teng-hui (vice-président de la République), Lee Huan et Ma Ying-chou.

7. Vers une normalisation politique?

Le recentrage des institutions nationalistes sur Taiwan

À partir de la fin des années 1980, la démocratisation des institutions de la république de Chine a été le résultat d’un processus réformiste dans lequel les changements internes et la redéfinition de la politique extérieure – des relations avec le continent en particulier – ont été étroitement liés. Lorsque Chiang Ching-kuo meurt, le 13 janvier 1988, ces changements sont à peine ébauchés, mais, à cette date, le pouvoir quitte la famille Chiang. Avec l’accession du vice-président Lee Teng-hui à la magistrature suprême, c’est un nationaliste taiwanais qui va présider aux destinées de l’île. Le nouveau président est rapidement confirmé dans ses fonctions, tant à la tête de l’État que du parti. Au cours des dix années décisives qui vont suivre, Lee Teng-hui fait preuve d’une habileté certaine pour manœuvrer entre conservateurs et libéraux du Guomindang, de même qu’il sait jouer de ses origines insulaires auprès d’un électorat à plus de 86 p. 100 taiwanais (par opposition aux continentaux arrivés sur l’île après 1945), avec le P.D.P.

Face à l’opposition de Pékin et de la vieille garde nationaliste à tout changement qui pourrait remettre en cause le principe de l’unité de la Chine, la démocratisation s’est inscrite dans la continuité historique de la république de Chine, la Constitution de 1947, adoptée sur le continent, ayant simplement été amendée. Dès 1990, il est mis fin, sur le plan interne, à la fiction d’un régime représentant l’ensemble de la Chine, puisque les membres des assemblées élues sur le continent avant 1949 ont alors été contraints de renoncer à leurs mandats, qui avaient été prorogés à vie en 1954. Avec le renouvellement complet, au suffrage universel direct, des trois assemblées élues au niveau central – de l’assemblée législative (dite Yuan législatif) en particulier –, le régime nationaliste est désormais représentatif de la seule population insulaire. Et les réaménagements institutionnels décidés par la suite ont contribué à recentrer le régime sur la seule île de Taiwan, le temps fort de ce processus ayant été la première élection du président de la République au suffrage universel direct le 23 mars 1996.

Ces transformations politiques internes ne pouvaient pas ne pas s’accompagner d’une redéfinition de la politique extérieure de Taipei (Taipeh). Depuis la fin des années 1980, celle-ci se définit comme une politique des deux Chines qui vise à réintégrer la république de Chine au côté de la république populaire de Chine sur la scène interétatique, au niveau bilatéral comme au niveau multilatéral. C’est également autour de ce principe que s’articule la politique continentale de Taipei; dans son volet économique, elle procède d’une libéralisation des échanges avec le continent – entre 1949 et 1987, les relations entre les deux rives du détroit étaient prohibées –, et, dans son volet politique, elle subordonne tous pourparlers de réunification à une normalisation des rapports entre les deux capitales chinoises. À la formule «un pays, deux systèmes» proposée au début des années 1980 par les autorités chinoises, leurs homologues taiwanaises répondent «un pays, deux entités légales», et Taipei a, dès 1991, procédé à une reconnaissance de facto de la Chine populaire en mettant fin à la «période pour la mobilisation et la suppression de la rébellion communiste» décrétée en 1948. Dans l’attente d’une initiative comparable de la part de Pékin – du renoncement à l’usage de la force pour récupérer Taiwan notamment –, Taipei s’efforce de cantonner les relations bilatérales à la sphère non officielle et d’interdire des relations maritimes et aériennes directes entre les deux rives du détroit.

Le recentrage du régime nationaliste sur l’île s’est également traduit, au niveau des forces politiques, par une «taiwanisation» du Guomindang, puisque la minorité attachée au principe de l’unité de la Chine a fait scission, au mois d’août 1993, pour former le Xindang (Nouveau Parti). La montée des oppositions est donc allée de pair avec l’instauration du tripartisme qui, dans un premier temps du moins, permet de stabiliser la position centrale du Guomindang. Sa marge de manœuvre est faible cependant: au niveau local, il a perdu des municipalités importantes – dont celle de Taipei en 1994, au profit du P.D.P. – et, depuis décembre 1995, il ne détient plus au Yuan législatif que trois sièges d’avance. La formation de gouvernements de coalition ne saurait donc être écartée.

Le contentieux sino-taiwanais

Malgré une transition politique réussie, de nombreuses incertitudes pèsent sur l’avenir du pays en raison de la politique irrédentiste de Pékin. L’ensemble de l’offensive diplomatique de Taipei a, certes, renforcé le réseau de relations officieuses que Taiwan maintient avec la quasi-totalité des partenaires diplomatiques de la Chine populaire, mais celle-ci est parvenue à faire échec à toute tentative visant à établir le principe de la double reconnaissance selon les modèles allemand (antérieur à 1990) et coréen. Surtout, parmi la trentaine de chancelleries qui maintiennent des relations diplomatiques avec la république de Chine, aucune n’a quelque poids sur la scène internationale depuis la défection, au profit de Pékin, de l’Arabie Saoudite en 1990, de la Corée du Sud en 1992 et de l’Afrique du Sud en 1996.

En 1995, la visite privée de Lee Teng-hui aux États-Unis comme la perspective de la première élection présidentielle au suffrage universel direct ont suscité une vive réaction de la part de Pékin. Outre la rupture sine die du dialogue paragouvernemental engagé entre autorités taiwanaises et chinoises, la république de Chine a organisé en juillet et en août 1995, puis en mars 1996, trois séries de manœuvres militaires dans le détroit de Formose, procédant même, à quelques jours du scrutin présidentiel, à des tirs de missiles à proximité des deux grands ports de l’île. En fait, cette campagne d’intimidation semble avoir été doublement contreproductive pour Pékin, puisqu’elle a conduit les États-Unis à sortir de leur réserve pour dépêcher deux porte-avions dans la zone et mobilisé l’électorat taiwanais en faveur de la voie médiane, la défense du statu quo, défendue par Lee Teng-hui, réélu triomphalement avec 54 p. 100 des suffrages.

Pour remettre en cause l’indépendance de facto dont l’île jouit depuis 1949, la Chine peut en revanche miser sur le développement des échanges entre les deux rives du détroit qui lui assure une mainmise croissante sur Taiwan. Le commerce bilatéral a atteint 22,5 milliards de dollars en 1995 et plus de 30 000 entreprises taiwanaises ont investi sur le continent, pour un montant cumulé de près de 30 milliards de dollars. Dans ce domaine, c’est moins en termes de dépendance économique qu’en termes de «finlandisation» progressive que se mesurent les risques, en raison de la remise en cause graduelle des principes qui fondent la politique continentale de Taipei. L’intégration économique croissante entre les deux rives du détroit – voulue par les entreprises de l’île et garante du développement économique de celle-ci, donc de son indépendance de fait – nécessite une libéralisation toujours plus poussée des échanges, en particulier l’établissement de relations maritimes et aériennes directes. L’ouverture de «centres de transbordement offshore» sur l’île, décidée en 1997, n’est qu’une première étape en ce sens. Mais, en l’absence d’un règlement d’ensemble de la question de Taiwan, chaque réaménagement des relations bilatérales affirme bon gré mal gré la souveraineté de la Chine populaire sur Taiwan, les compromis trouvés étant généralement en faveur de Pékin.

8. Le développement économique

Les tendances nouvelles de l’agriculture

La superficie cultivable, exploitée à plus de 90 p. 100, ne représente, du fait du relief, qu’un quart de la superficie totale. La pression démographique dépasse ainsi le seuil impressionnant des 2 400 habitants au kilomètre carré cultivé. Cependant, l’agriculture est très intensive: il s’agit principalement de la riziculture «chinoise», mais modernisée par les Japonais, qui construisirent notamment des barrages, de grands réseaux de canaux d’irrigation dans les plaines d’Ilan et de Chianan, et introduisirent des variétés de riz et de canne à sucre à hauts rendements; cette riziculture a été développée, après 1949, sous l’influence des méthodes américaines, par l’intermédiaire de l’ancienne (Chinese-American) Joint Commission on Rural Reconstruction (J.C.R.R.). Elle est pratiquée par de petits exploitants (97 p. 100 des familles travaillent moins de 2 ha, 83 p. 100 au plus 1 ha et 53,6 p. 100 moins de 0,5 ha); un fait décisif a été la réalisation en 1953, sous la pression des États-Unis, d’une réforme agraire hardie qui a limité à 2,9 hectares la propriété maximale: alors que 40 p. 100 de la terre cultivable était, avant 1953, en fermage, travaillée par des tenanciers qui payaient de lourds taux de fermage, le rapport était, en 1993, de 5 p. 100 en fermage, 12 p. 100 en copropriété et 83 p. 100 en exploitation directe. La superficie cultivée est de 900 000 hectares, mais la superficie récoltée est de 1 100 000 hectares: la double récolte est donc de règle et, compte tenu de l’existence d’une culture permanente comme la canne à sucre, la plaine de Changhua porte même trois récoltes; la double culture de riz suivie de cultures d’hiver comme les légumes, ou de cultures sèches comme la patate douce, est la plus répandue. Cela n’est possible que grâce à l’irrigation (plus de 560 000 ha irrigués, les barrages de terre édifiés par les Chinois avant l’arrivée des Japonais ayant été remplacés par des barrages-réservoirs modernes) et à l’emploi massif d’engrais chimiques et de pesticides. Le riz donne de hauts rendements (47 q/ha), en augmentation, grâce à l’introduction de nouvelles variétés sélectionnées très productives, qui sont même exportées, avec des techniques rizicoles, vers d’autres pays. Les agrumes (500 000 t en 1993) sont la deuxième culture. Les arbres fruitiers contribuent au maintien des sols pentus, qui représentent la moitié de la surface cultivée totale.

La culture de la canne à sucre, troisième culture, avait été très développée pendant l’époque japonaise, pour les besoins du marché nippon (en 1953, le sucre expédié au Japon représentait encore 67,2 p. 100 des exportations); bien qu’elle ait régressé, elle reste cultivée dans la plaine de Chianan (400 000 t de sucre), qui s’étend sur les districts de Chiayi et de Tainan.

Au riz et à la canne s’ajoutent d’autres cultures de plaine qui, depuis le milieu des années 1980, progressent, comme le maïs (300 000 t), les ananas (280 000 t, exportés en conserves) du district de Nantou, les bananes (210 000 t, exportées au Japon), ou se maintiennent, comme les pastèques (350 000 t), ou bien sont devenues secondaires, comme le soja, voire négligeables, comme les champignons, les asperges, le blé et le coton. Taiwan produit également de l’arachide (80 000 t) et du manioc, dont la culture régresse (20 000 t), ainsi que du tabac (24 000 t). Les basses pentes portent des cultures alimentaires, principalement la patate douce (en régression rapide avec 200 000 t), qui reste un complément d’alimentation apprécié, bien qu’elle serve à nourrir du bétail, à fabriquer de l’alcool et de la farine, et des jardins de théiers: ceux-ci, originaires de l’Assam, fournissent 20 000 tonnes de thé, en grande partie exportées. La diversité et la qualité des fruits (mangues, papayes, etc.) et légumes sont remarquables, mais, ne suffisant pas aux besoins, ils sont importés en quantité croissante. La concurrence des produits importés a fait disparaître certaines cultures comme le jute, les plantes à citronnelle et le coton, au profit de la production de raisins et de fleurs pour l’exportation.

Les forêts couvrent la moitié de l’île, mais ne sont exploitables qu’au tiers, à cause des problèmes d’accessibilité, de stockage et, surtout, de la faible densité des conifères. La déforestation est particulièrement sensible sur la côte est. La production ne couvre qu’un dixième des besoins: en raison de la mauvaise qualité de ses énormes réserves forestières (326 millions de mètres cubes) et pour alimenter de grosses exportations de contreplaqué vers les États-Unis, Taiwan importe la majeure partie de son bois.

Depuis le milieu des années 1980, le tonnage de la pêche dépasse le million de tonnes, surtout grâce au doublement des tonnages de la pêche en haute mer et à l’intensification de l’aquaculture, qui permet l’exportation d’anguilles et de crustacés vers le Japon. L’aquaculture côtière est surtout pratiquée sur la côte ouest, de Miaoli à Hengchun. Elle provoque le tassement des terrains dans la région de Fangliao, à cause du pompage intensif de la nappe phréatique destiné à alimenter les parcs aquacoles. L’aquaculture d’eau douce, pratiquée dans les parcs du Sud-Ouest (principalement de Tungshih à Tainan), progresse au détriment de la pisciculture pratiquée dans les parcs de l’Est et dans les lacs de barrage, jusque dans les étangs du district de Taoyuan, servant à l’irrigation des rizières.

Les élevages de porcs (10 millions de têtes), de plus en plus polluants, de canards (13 millions), de poules en batterie (90 millions) sont en augmentation. Le nombre des vaches laitières (60 000 têtes) a quintuplé en dix ans, à cause de l’adoption, par une population fortement urbanisée, au niveau de vie élevé, d’habitudes alimentaires occidentales. Les bovins élevés pour la viande sont peu nombreux, alors que la demande s’accroît. De même, l’engouement pour le pain a réduit la demande de riz, développé au moment de la réforme agraire pour assurer l’autosuffisance alimentaire de l’île. Aujourd’hui, les surplus de riz (première culture vivrière, en régression, avec 1,8 million de tonnes en 1993) sont difficilement commercialisables, à cause de la politique de prix garantis du gouvernement.

L’agriculture (12 p. 100 des emplois et 3,5 p. 100 du P.N.B. en 1993) ne peut plus, désormais, ni garantir des revenus suffisants aux agriculteurs, dont plus de 90 p. 100 ont un second emploi non agricole, ni assurer l’autosuffisance alimentaire globale de l’île, qui importe du maïs, du soja, du blé, de la viande et des produits laitiers des États-Unis. La croissance agricole, très inégale, repose surtout sur l’augmentation des rendements, le développement de l’élevage industriel et de l’aquaculture et la mécanisation pour compenser les effets des catastrophes naturelles et de l’exode rural. La redistribution des terres en petites parcelles, en 1953, a accéléré leur morcellement dû au régime des successions: nombre d’exploitations étant devenues non rentables et trop petites pour être mécanisées, le gouvernement lança, en novembre 1982, la deuxième étape de la réforme agraire, afin de restructurer l’agriculture en accélérant le remembrement, ce qui a permis l’extension de la mécanisation et de l’irrigation à la très grande majorité des terres. Un programme de développement intégré de Penghu sur dix ans a également été lancé en 1984, après d’importants travaux d’infrastructure.

La tendance actuelle est à la reconversion des rizières en vergers ou en champs de maïs, dans les deux principaux districts agricoles de Tainan et Pingtung, au développement, sur les pentes, de céréales (kaoliang, maïs, etc.), de légumes, pêches, pommes et poires, consommés localement, ainsi qu’à la mise en valeur de la côte ouest par des polders et la création de nouvelles aires de production spécialisées (légumes, thé, soie, mangues, ananas, bambous, aquaculture, vaches laitières, porcs, etc.).

La population rurale vit en habitat dispersé dans le Nord, en habitat groupé dans le Sud, ainsi que dans la Taitung Rift Valley, une grande zone pionnière, aujourd’hui intégrée à la politique globale du Council of Agriculture (C.O.A.) créé en septembre 1984. Le C.O.A. a supplanté le Council for Agricultural Planning and Development (C.A.P.D.), qui avait lui-même remplacé la Joint Commission on Rural Reconstruction en mars 1979.

Les nouvelles perspectives de la croissance industrielle

Depuis 1965, Taiwan est devenu un pays industriel important. Le réseau de voies ferrées de 4 000 kilomètres construit par les Japonais a dû être progressivement réduit à 2 800 kilomètres; la ligne principale, électrifiée et doublée d’une autoroute lors des Dix Grands Projets d’aménagement des années 1970, relie, sur la côte occidentale, les ports de Keelung au nord et de Kaohsiung au sud: c’est l’axe majeur de développement du pays sur lequel se sont greffées les réalisations de l’époque comme l’aéroport international Chiang Kai-Shek de Taoyuan, à 40 kilomètres de Taipei, le port de Taichung et l’aéroport international de Kaohsiung. Les Japonais avaient doté l’île de barrages hydroélectriques et ouvert des mines de charbon. La priorité est donnée au programme nucléaire pour assurer l’indépendance énergétique et réduire les importations de matières premières énergétiques, dont la production locale est négligeable au regard de la consommation. En 1993, la baisse des cours du pétrole brut aidant, trente-cinq centrales hydroélectriques ne participaient qu’à 7 p. 100 de la production d’énergie, encore assurée à 61 p. 100 par dix-huit centrales thermiques et à 32 p. 100 par trois centrales nucléaires entrées en service en 1977, 1981 et 1984.

Lors de la réforme monétaire de juin 1949, l’adoption du New Taiwan Dollar (NT $) contribua à stabiliser les prix et à développer l’économie. Après 1949, en partie sous l’impulsion de capitaux chinois apportés par des Shanghaïens et grâce au maintien, jusqu’à la fin des années 1950, d’un fort courant d’épargne stimulé par des taux d’intérêts élevés, mais aussi grâce à une aide économique américaine très importante, se développèrent des industries techniquement simples, grosses consommatrices de main-d’œuvre peu spécialisée: industries cotonnière, sucrière (36 sucreries appartenant notamment à la Taiwan Sugar Corporation), forestière, du verre à vitres et du ciment. Jusqu’en 1965, les plans de développement économique, établis par le gouvernement dès 1953, donnèrent la priorité à l’agriculture puis à l’industrie alimentaire. Le centre de gravité du développement industriel se déplaça du nord (Keelung, mis en valeur par les Japonais; deuxième port avec un trafic de 86 Mt en 1993) au sud, dès le lancement, en 1958, du plan de douze ans pour l’extension du port de Kaohsiung (premier port, avec 244 Mt). À partir de 1965, une grande masse de capitaux privés étrangers se portèrent successivement sur les industries chimiques (engrais, papier), l’électroménager (au troisième rang des exportations, derrière l’informatique depuis 1986) et le textile (toujours au premier rang depuis 1961). L’ouverture, en 1966, de la zone franche industrielle de Kaohsiung permit d’intensifier les exportations, et, en 1970, la balance commerciale étant devenue excédentaire, l’aide économique américaine directe, qui finançait la moitié des importations, cessa. Dans les années 1970, des hommes d’affaires américains et japonais ont donné une grande impulsion au développement de nouvelles industries qui, nécessitant davantage de main-d’œuvre qualifiée, contribuèrent à résorber le chômage: textiles artificiels (en partie exportés vers les États-Unis), matières plastiques, industries mécaniques. Les Dix Grands Travaux d’aménagement ont accentué la concentration de l’industrie lourde dans la zone portuaire de Kaohsiung: après l’ouverture de la zone franche de Nantzu en 1973 et, deux ans plus tard, du second port de Kaohsiung, qui intensifièrent le transport de conteneurs, furent mis en service un complexe pétrochimique, le grand chantier naval de la China Shipbuilding Corporation et, l’année suivante, l’aciérie de la China Steel Corporation (en pleine expansion: 2,3 Mt en 1982), intégrée au chantier de démolition de navires qui lui fournit ses matières premières. Une troisième zone franche (créée en 1969), située au nord de Taichung (troisième port, avec 40 Mt en 1993) – dont l’extension a constitué l’un des Douze Nouveaux Travaux d’aménagement (1979-1984) –, sert la politique actuelle de décentralisation industrielle. Les Quatorze Grands Travaux d’aménagement, lancés en septembre 1984, contribuent à rajuster la planification et à soutenir la croissance économique, même s’ils se heurtent à l’opposition des écologistes.

Malgré la construction de routes et d’un réseau ferroviaire circuminsulaire, et l’extension des ports, la côte est, enclavée par le relief, reste défavorisée par rapport à la côte ouest où les transports sont deux fois plus rapides. Elle exploite néanmoins d’énormes réserves de marbre et de la dolomie pour la production de ciments. Depuis 1952, les investissements des Chinois d’outre-mer favorisent le secteur des services (49 p. 100 des emplois en 1993), notamment financiers; alors que les investissements étrangers, surtout américains, mais aussi japonais, se portent préférentiellement sur l’électronique, qui joue un rôle prépondérant dans l’orientation actuelle de l’économie vers les industries de haute technologie à forte valeur ajoutée – ordinateurs, télécommunications et robotique – concentrées dans le parc industriel et scientifique de Hsinchu. L’industrie employait 39 p. 100 de la population active, et les produits industriels constituaient 96 p. 100 des exportations en 1993.

Le commerce extérieur, moteur de la croissance

Le Japon et les États-Unis participent pour moitié aux importations de l’île, dont les autres principaux fournisseurs sont l’Allemagne, la Corée du Sud et l’Australie (la France est au dixième rang). Les États-Unis et Hong Kong participent pour moitié aux exportations de l’île, dont les autres principaux clients sont l’Allemagne, Singapour, le Royaume-Uni et la Thaïlande. La crise mondiale du début des années 1990 a handicapé les exportations de l’île, qui connaît par ailleurs une pénurie de main-d’œuvre très spécialisée, ainsi qu’une rapide rotation du personnel des entreprises provoquant la hausse des salaires. Les exportations, moteur de la croissance, souffrent de l’inflation, de l’augmentation des coûts de production et du protectionnisme des États-Unis. L’excédent vis-à-vis des États-Unis est compensé par le déficit croissant des échanges avec le Japon. Taiwan, qui, après trente ans d’expansion économique rapide (8,2 p. 100 dans les années 1950; 9,1 p. 100 dans les années 1960 et 10,2 p. 100 durant les années 1970), a connu ensuite un relatif ralentissement de sa croissance (8,2 p. 100 durant les années 1980), puis environ 6 p. 100 en 1992 et 1993. Le produit national brut par habitant dépassait 10 500 dollars américains en 1993. Taiwan se tourne vers l’Europe et les autres pays asiatiques, dont la Chine populaire, pour diversifier ses marchés. Les échanges commerciaux entre Taiwan et le continent, probablement quatre fois supérieurs en réalité depuis le lancement de la politique d’ouverture de la Chine à la fin de 1978, ont officiellement progressé, en moyenne, d’un milliard de dollars américains par an, entre 1987 et 1993. Les exportations indirectes de Taiwan vers la Chine populaire via Hong Kong s’intensifient, accroissant l’interdépendance de leurs économies. Taiwan était, en 1993, le premier investisseur sur le continent chinois. Si la baisse du prix du pétrole a avantagé ses importations, celle du dollar américain a, cependant, rendu l’île beaucoup plus vulnérable aux exportations américaines, qui provoquent des manifestations dans l’île. Taiwan tente d’intégrer certaines instances internationales comme l’Organisation mondiale du commerce, en comptant sur l’appui des États-Unis, afin de conforter sa situation avant l’échéance de 1997, si importante pour Hong Kong et la région. Le développement économique a eu pour corollaire des progrès urbains très rapides dans une population qui, encore rurale à 80 p. 100 en 1960, était urbaine à 80 p. 100 en 1993; progrès qui ont profité à la vieille ville de Tainan, aux ports de Keelung et de Kaohsiung (1 400 000 hab.) et surtout à la capitale Taipei (2 700 000 hab. en 1993). Cependant, les équipements collectifs ont été parfois sacrifiés (égouts, etc.), et la pollution de l’air augmente dans les grandes villes de la côte ouest, atteignant des taux inquiétants dans les zones industrielles et dans la grande région agricole de Changhua, près de Taichung.

Si l’économie de Taiwan, qui renforce sa position de place financière, est prospère, si le niveau de vie des habitants s’est élevé dans des proportions notables, l’avenir politique de la république de Chine, qui occupe aussi les îles Matsu et Kinmen (Quemoy) toutes proches du continent chinois, est incertain.

Taiwan ou Formose
île située à 150 km au S.-E. de la Chine, constituant depuis 1949, avec les îles des Pescadores et les îlots Quemoy et Mazu, l'état de Chine nationaliste (dont le gouv. se dit celui de toute la Chine), dénommé off. rép. de Chine; 36 177 km²; env. 20 millions d'hab. (croissance: 1 % par an); cap. Taibei. Nature de l'état: rép. parlementaire. Langue off.: chinois. Monnaie: dollar de Taiwan. Relig.: bouddhisme, taoïsme et confucianisme. Géogr. phys. et hum. - De hautes chaînes, culminant à 3 997 m, occupent l'E. de l'île, qu'affecte une forte sismicité. Elles s'abaissent par paliers vers l'O. où une large plaine alluviale côtière concentre les hab. et les grandes villes. Le climat tropical, tempéré en altitude, est rythmé par la mousson: pluies d'avril à octobre, plus fortes à l'E. qu'à l'O. La pop., urbanisée à plus de 70 %, a doublé de 1950 à 1990. écon. - Malgré une forte dépendance pour l'énergie et les matières premières (65 % des importations), l'économie taiwanaise est l'une des plus dynamiques du monde. Nouveau pays industriel (N.P.I.), Taiwan a d'abord développé, avec des capitaux japonais et américains, une industrie d'export. (textile, jouets, montage de biens de consommation), puis une industrie lourde (sidérurgie, chantiers navals, pétrochimie) et, dans la décennie 1980, la haute technologie. L'agric. (riz, canne à sucre) et la pêche, très productives, ne couvrent pas les besoins. Exportateur puissant, place comm. et fin. mondiale, Taiwan a subi la tempête boursière et financière qui a secoué l'Asie du S.-E. en 1997-1998. Hist. - Peuplée à l'origine par des Malais, puis tardivement par des Chinois (XVIIe s.), l'île fut visitée (1590) par les Portugais (qui la nommèrent Formosa, "la Belle") et par les Hollandais (1624-1662), puis intégrée à l'empire de Chine (1683). Cédée au Japon après la guerre sino-japonaise (1894-1895), Taiwan revint à la Chine en 1945. En 1949, Tchang Kaï-chek (Jiang Jieshi) vaincu se replia sur l'île, où affluèrent 1,5 à 2 millions de réfugiés. Bénéficiant de l'appui des È.-U., la rép. de Chine nationaliste fut le seul représentant de la Chine à l'ONU, dont elle sera évincée en 1971. Après la mort de Tchang Kaï-chek (1975), son fils Tchang King-kouo (Jiang Jingguo) assouplit le régime, surtout peu avant sa mort (1988). Lee Teng-hui, qui lui a succédé, a accru les libertés. En 1990, l'Assemblée nationale a reconduit Lee Teng-hui pour six ans. En 1991, le Guomindang a remporté les législatives (71 % des voix, 24 % au parti démocratique progressiste autorisé en 1989). En 1992, la Constitution a été amendée dans un sens libéral. Les élections de 1995 ont marqué les très nets progrès de l'opposition démocratique. En 1996, Lee Teng-Lui a été réélu (au suffrage universel, non plus par l'Assemblée), mais la position de Taiwan est de plus en plus fragile: le retour de Hong Kong (et, en déc. 1999, de Macao) à la Chine isole Taiwan; en 1997, Lien Chan, Premier ministre depuis 1993, a dû démissionner; à la fin de 1997, la crise financière et boursière ébranle Taiwan comme les autres places de l'Asie du Sud-Est.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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